Extrait de Fil de fer


« Soldat, mon père avait été fait prisonnier au début de la première guerre mondiale. On l'avait envoyé en Allemagne dans un de ces camps où beaucoup mourraient de malnutrition, du typhus, de la tuberculose, ou de folie. Lui avait eu la chance de s'en tirer.
Amaigri mais vivant, il était rentré chez lui. Il avait trente ans et les filles le regardaient comme un héros. Ça avait dû lui faire plaisir de les voir tourner autour de lui comme des abeilles autour d'un pot de miel. Mais il n'avait eu d'yeux que pour ma mère.
Vous devinez la suite ? Il se marièrent et eurent beaucoup d'enfants... c'est-à-dire nous, Claire, Françoise, moi et Zoé.
Je me suis souvent demandé ce qui serait arrivé si ma mère s'était mariée avec un autre. Est-ce que je serais née quand même ? Je veux dire, est-ce que j'aurais existé en tant que moi ?
(…) Ces années allemandes de mon père, il ne fallait pas compter sur lui pour nous les raconter. Ni comment c'était là-bas, ni s'il en avait bavé, rien.
- Ça servirait à quoi tu peux me dire ? Pourquoi je vous farcirais la tête avec des saloperies, tu peux me dire ?
- Peut-e^tre que ça ne servirait à rien, mais si on ne faisait que ce qui sert à quelque chose, la vie serait un petit peu triste et il n'y aurait pas de place pour la poésie.
- Eh bien là, pour la poésie, tu repasseras, Fil de Fer. »

« L'air avait à peine fraîchi en dépit de l'heure tardive.
Ma mère a étalé un drap sur l'herbe au bord de la route, et mes sœurs et moi nous y sommes allongées. C'était curieux de dormir tout habillées en compagnie de bestioles qui couinaient alentour. Encore plus de le faire avec des inconnus autour de nous, un peu comme si on dormait avec des étrangers dans notre chambre.
À gauche je pouvais voir une famille avec deux petits gosses blottis contre leur mère. À droite, un couple entre deux âges accompagné de leur chien. L'homme fumait. Sa femme chuchotait sans discontinuer, pour calmer son angoisse peut-être ? Tout semblait tellement bizarre.
Des millions d'étoiles parsemaient le ciel d'un noir si profond qu'elles semblaient plantées comme des têtes d'épingle dans un costume. Peut-e^tre y avait-il des gens là-haut sur les planètes qui gravitaient autour de ces étoiles, et ca me donnait des vertiges à n'en plus finir de penser que j'avais encore tout ça à apprivoiser. »

« À nos pieds, parmi les débris de voitures carbonisées et de charrettes écartelées, toutes sortes d'objets quotidiens côtoyaient des corps éventrés, des jambes arrachées, des yeux dévorés par les corneilles, et des mains peintes de sang noir brûlé par le soleil dont les mouches faisaient leur régal. (…) La mort, je savais ce que c'était depuis ma plus tendre enfance, grâce ou à cause, des poulets, lapins, cochons qu'on tuait pour se nourrir. J'avais vu les canards continuer à courir après qu'on leur avait coupé la tête, j'avais entendu les moutons pleurer. Les gens de la ville savent-ils que les moutons pleurent quand on les égorge ? Les gens de la ville ont-ils jamais entendu un mouton pleurer ?


©2021 Martine Pouchain - Mentions légales